Mon
colocataire a le nez cassé, un œil au beurre brun qui noircit à vue d’œil (forcément) et il a perdu les clés de mon appartement ! Je pourrais l’étrangler, mais il sait très bien s’étrangler tout seul. Je lui avais dit de partir avant le 10 mai. Mais son ordinateur l’ayant lâché, et la perspective de passer 4 heures aux Urgences l’ayant
passablement déprimé, outre sa vie qui ne va pas très bien, je lui ai accordé le temps de sortir de son marigot. Et puis je n’ai pas envie qu’il se défenestre. Il devra partir à la fin du mois.
On est humains non ? Ce répit assuré, il m’a réveillée à 1h36 du matin en plein sommeil alors que je devais me réveiller à 7 heures, ne s’étant pas
préoccupé d’aller récupérer à temps un second trousseau de clés que j’avais laissé à sa disposition dans un bar. Il a préféré aller se restaurer en compagnie. Se préoccuper de savoir s’il allait
me déranger est devenu moins important que remplir son estomac. Qui a dit qu’une bonne action était toujours récompensée ? Vous comprenez pourquoi la morale catholique et moi, ça fait au
moins deux et mon colocataire et moi, au moins trois !
Le 31 mai il faudra donc qu’il s’évanouisse dans la nuit des fausses rencontres. Il faut se méfier des gens qui sourient trop. Derrière ces faces de Joker, se cachent peut-être
parfois des désirs de vengeance, des hargnes remâchées, des désirs d’être aimé qui impriment une tonalité très contrôlée à leur voix douce. Les caractères les plus aguerris et les plus trempés
peuvent s’y laisser prendre. Comment vais-je faire si mon intuition me fait défaut ? C’est peut-être le signe avant-coureur de quelque vieillerie qui
s’installe en moi pour ne plus repartir qu’avec mes pieds devant ? Une mise en garde salutaire qui me rappelle qu’au-delà de la solitude et du silence de mon aire, tout se mue en casse-tête
humain. La preuve que la balance humaine, oscillant sans cesse entre foi dans sa bonté ou sa rédemption, et ébahissement devant les incommensurables déceptions qu’il engendre, s’équilibre dans un
mouvement perpétuel qui fait tantôt peser l’un plus que l’autre et vice versa.
On ne peut qu’en
conclure que ce crétin prétentieux de Jésus, qui prétendait vouloir porter sur son dos tous les pêchés de l’humanité, est mort pour rien ! Il eut fallu qu’il engendrât charnellement une
postérité filiale comptable du patrimoine d’amour qu’il avait amassé, désireuse de le faire fructifier. Comme quoi le capitalisme, s’il n’était pas que financier…
Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
chantait le poète. Mais c’était un infâme communiste qui disait cela. Alors peut-on accorder quelque crédit à l’aveu d’impuissance que recèlent ces quelques vers ?
Je me sens friable comme une humaine déçue de trop espérer de l’autre. Et quand
je m’émiette, je fais n’importe quoi. Enfin pas tout à fait. Quelque chose me pousse à me reconstituer temporairement en allant récupérer de la tendresse autre part, quitte à ce que le remède
(dans le court terme) soit pire (dans le long terme) que le mal. C’est ainsi que mon ex-prince, à qui j’avais adressé le message dont je vous ai parlé l’autre jour (cf. J+433 : HIER, J’AI FAIT UN TRUC NUL... ), s’est manifesté. Je n’ai pas eu le cœur de lui
raccrocher au nez ou plutôt à l’oreille. J’étais presque au bord de l’accueillir. Mais comme à son habitude, il était pâteux et contradictoire, embrouillé, plein de trous, pressé de venir me
voir. Que ce soit par concupiscence sexuelle ou réminiscence de tendresse comme moi. Mais la rencontre n’a pas eu lieu. La sonnerie de mon téléphone s’est faite l’alliée de la raison. Je n’ai pas
entendu ses appels. Tant mieux. Mais vais-je avoir la force, en ces temps où la menace d’une deuxième ère Sarkozy profile l’ombre d’une profonde dépression
dans ma vie, et où la déception causée par l’humanité déficiente de mon colocataire appelle une retraite intérieure impérieuse, vais-je avoir la force de résister à la tentation de m’emboîter
contre un torse dont j’aime la force et l’odeur, de me nicher dans le creux d’une épaule, comme un oisillon cherche l’aile protectrice de sa maman oiseau, pour cinq minutes de
douceur ?
Force et faiblesse. Court terme long terme. Intérieur Extérieur. Trop et trop peu. Association dissociation. Sagesse et déraison. Rêve et réalité. J’en reviens toujours à ce foutu
équilibre impossible. A cette gestuelle de funambule dont un zéphyr peut faire basculer dans le vide, comme un grand vent peut sans le vouloir catapulter le corps sur la plateforme stable à
l’autre bout du fil.
Ne sommes-nous pas éternellement le jouet de vents contraires…
Allez. Je vous quitte. To morrow is another day. Qui vivra verra. A chaque jour suffit sa peine.
Je vous laisse avec ça :
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Il y a les premières impressions. Elles ne sont pas toujours fausses. Mais elles ne sont pas toujours fiables. Mon colocataire et moi sommes comme deux charges électriques, l’une
négative l’autre positive. Si elles fonctionnent bien côte à côte, elles ne doivent jamais se rencontrer. La tendresse seule ne suffit pas à nouer des liens. L’intellect non plus. L’intelligence
émotionnelle peut être un brouilleur d’intelligence tout court. Elle peut être un frein à la compréhension, biaiser la logique la plus évidente, détourner le sens d’une discussion pour imposer sa
logique propre, tissée d’émotions complexes, dont le fond
Le geste parfois, le toucher, tentent de réintroduire du lien,
Vous avez
sûrement déjà croisé ce genre de filles : jolies comme des cœurs, bêtes à désir, sûres d’elles et de leur beauté, connaissant
Mais s’il ne s’agissait que de quelques insectes boulottés, ce ne serait pas si grave. Car elles ont le pouvoir de faire se battre des frères et
de transformer en haines immortelles
Sans doute parce que la tendresse ébranle trop. Elle agit comme ces 
